‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 40 sur 138 · XXXII

XXXII

Iris, après avoir fait fléchir Achille par sa mère Thétis, se rend dans Ilion au palais de Priam.

«Les fils de ce roi, assis sur les portiques autour de leur père, trempaient de larmes leurs riches vêtements. Au milieu d'eux, le vieillard est enveloppé d'un manteau qui le couvre tout entier. Un nuage de poussière, ramassé de ses propres mains pendant qu'il se roulait à terre, couvre sa tête et ses épaules. Ses filles et les femmes de ses fils se lamentent dans le palais, au souvenir de ceux si nombreux et si vaillants qui ont perdu la vie sous le fer des Grecs.»

Priam consulte la vieille Hécube, son épouse, sur l'idée qui le possède d'aller racheter le corps de son fils dans le camp d'Achille. Hécube, épouvantée sur le sort du vieillard, l'en dissuade.

«Ah! plutôt, dit-elle, pleurons à l'écart dans notre palais. Lorsque j'enfantai Hector, la Parque inflexible fila sa destinée pour qu'il fût un jour livré aux chiens dévorants par un féroce ennemi! Ah! que ne puis-je l'étreindre et dévorer son coeur pour venger le malheur de mon cher fils!»

Priam ne cède pas à ces craintes d'Hécube; il tire de ses coffres les présents magnifiques, tapis, vêtements, talents d'or, trépieds, vases, coupes, dont il compose la rançon du corps de son fils. Puis, importuné par les lâches gémissements des Troyens et de ses fils, il entre en fureur et les chasse du portique avec des reproches injurieux. «Que n'êtes-vous morts tous à la place d'Hector!»

On attelle les mules au char. Ce départ, qu'on voudrait citer en entier, est une des scènes les plus splendidement décrites et les plus pathétiquement pleurées de l'_Iliade_. La tragédie antique n'a rien de plus éclatant sur les larmes des rois.

Priam sort de la ville. «Ses amis le suivent des yeux en versant des larmes abondantes, comme s'il allait à la mort.» Les dieux invisibles protégent son voyage.

Mercure, sous le déguisement d'un compagnon d'Achille, raconte à Priam, pendant qu'il fait boire les mules dans le fleuve, la conservation miraculeuse du cadavre de son fils.

Le dieu déguisé monte sur le char, prend les rênes, fouette les mules, endort les avant-postes; le vieux roi franchit les retranchements, arrive sans avoir été aperçu, pénètre dans la tente d'Achille, embrasse les genoux du meurtrier d'Hector, baise ces mains homicides qui lui ont ravi tant de fils.

Écoutons le poëte lui-même à ce déchirant épisode, dénoûment de son poëme:

«Lorsqu'une grande misère pèse sur un homme qui a commis un meurtre dans sa patrie, il se retire chez un peuple étranger, dans la maison d'un héros opulent, et tous ceux qui l'aperçoivent sont frappés de surprise. De même Achille se confond d'étonnement en voyant devant lui le majestueux Priam; tous les assistants s'étonnent aussi, et muets se regardent les uns les autres. Priam, dans l'attitude et de la voix d'un suppliant, fait entendre ces mots:

«Souviens-toi de ton père, Achille égal à un Dieu; ton père est du même âge que moi; il touche comme moi le seuil funeste de la vieillesse; peut-être qu'en ce moment même des voisins nombreux l'assiègent, et il n'a personne pour écarter ces malheurs et ces périls; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se réjouit secrètement dans le fond de son coeur, et tous les jours il se flatte de voir son fils chéri revenir d'Ilion... Et moi, malheureux! j'avais aussi des fils vaillants dans la vaste ville de Troie; je crois qu'il ne m'en reste plus un seul! Ils étaient cinquante quand débarquèrent les enfants de la Grèce; dix-neuf avaient été enfantés par les mêmes flancs et dans mes palais; les autres étaient nés de femmes étrangères; le cruel Mars (la guerre) a tranché la vie du plus grand nombre d'entre eux; un seul me restait: il défendait notre ville et nous-mêmes! Mais tu viens de l'immoler pendant qu'il combattait en faveur de sa patrie. C'était Hector! Pour lui maintenant je viens jusqu'aux vaisseaux des Grecs; c'est pour le racheter que j'apporte de nombreux présents... Crains les dieux, ô Achille! Prends compassion de moi en songeant à ton père. Je suis plus à plaindre que lui; j'ai fait ce que n'a jamais fait aucun mortel: j'ai collé mes lèvres sur la main du meurtrier de mon fils!»

À ces éloquentes et plaintives paroles, Achille s'attendrit au souvenir de son père; il prend la main du vieillard et l'écarte doucement; tous deux s'abandonnent à leurs souvenirs. Priam, prosterné aux pieds d'Achille, pleure amèrement sur Hector; Achille pleure sur son père, mais par moments aussi sur Patrocle; la tente retentit de leurs sanglots. Mais, quand ce héros égal aux dieux est rassasié de larmes et qu'il a assoupi ses regrets dans son coeur, il se lève de son siége et tend sa main au vieillard; car il est touché de tendre compassion à la vue de ces cheveux blancs et de cette barbe vénérable.