‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 44 sur 138 · XXXVI

XXXVI

Le poëme finit là, comme tout finit dans le monde, par des gémissements, par des séparations, par des larmes et sur un tombeau.

Voilà l'_Iliade_! Ce n'est que l'épopée de la guerre, le livre du héros; il ne faut pas y chercher encore le poëme épique de la vie domestique, le livre du foyer, l'épopée intime du coeur humain. Le même chantre, Homère, va nous la donner tout à l'heure, cette épopée, dans l'_Odyssée_, et nous allons la dérouler devant vous avec plus de charme encore que nous n'en avons éprouvé en vous déroulant l'_Iliade_. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en 1857.)

Et cependant, même dans cette épopée qui est presque exclusivement consacrée au récit des combats et à la glorification des héros, que manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature animée ou inanimée? Homère n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher par des épisodes rapides et par des coups d'oeil naturels, tantôt en arrière, tantôt à côté, tantôt en avant de son sujet, le monde moral et le monde physique tout entier à ce petit coin de sable de la plage de Troie où s'agite le sort de la Troade et de la Grèce? N'est-ce pas en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit tantôt en larmes, tantôt en sang, mais toujours dans une musique de paroles ravissantes à l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps, qui avaient gravé ce poëme dans leur mémoire, avaient-ils besoin d'autre livre? N'était-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers, des pasteurs, des matelots, des philosophes, des théologiens, des historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des hommes? l'encyclopédie chantée par un poëte universel aux hommes de son temps?

Les paysages terrestres y sont retracés avec autant de transparence, de clarté, de vérité que les sommets neigeux des montagnes, les caps sourcilleux, les falaises boisées, les collines vertes sont retracés en pleine lumière dans le miroir de la mer d'Ionie, reflétant ses bords dans ses flots.

Les paysages maritimes, la vaste étendue des vagues, leur azur ou leur noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs murmures, les voiles qui les sillonnent en traçant un sentier qui se referme sous leur écume pétillante, le mât qui se dresse ou qui s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui résonne en touchant la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi harmonieux que la vague elle-même?

Voulez-vous connaître l'origine, le costume, le caractère, la géographie, les moeurs des nations qui peuplaient alors les confins de l'Asie et de l'Europe: le poëte vous les montre du doigt, vous les décrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire homme par homme, dans cette double revue passée sous vos yeux dans la plaine de Troie!

Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts regorgent de sang et de cadavres diversement tués pendant vingt-quatre chants, qui sont vingt-quatre batailles!

Voulez-vous des passions féroces d'orgueil, d'ambition, d'envie, découvertes comme des nids de serpents enroulés dans le nid venimeux du coeur humain: regardez Achille sous sa tente, se réjouissant en secret des revers et des meurtres de ses coalisés!

Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector!

Voulez-vous des attachements domestiques: écoutez Phénix, le précepteur d'Achille, rappelant envers son élève les soins d'une nourrice ou d'une mère!

Voulez-vous l'amitié: admirez Patrocle!

Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hélène!

Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots d'Andromaque!

Voulez-vous l'amour paternel: assistez à l'adieu d'Hector à son enfant, balancé dans ses bras et épouvanté de son panache!

Voulez-vous l'éloquence verbeuse et la sagesse infaillible du vieillard dans les conseils des peuples: méditez les paroles de Nestor!

Voulez-vous l'excès de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit à son épouse, la vieille Hécube, le cadavre inanimé et souillé de poussière de son dernier enfant!

Voilà pour la terre.

Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse imagination des Grecs l'avait peuplé d'allégories personnifiées en divinités élémentaires: suivez le poëte sur l'Olympe, sur l'Ida aux riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon; dans les forges de Vulcain, où tous les arts se résument en un chef-d'oeuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des Néréides! dans les palais liquides de Thétis! dans les molles retraites de Vénus! dans les nuées sanglantes où la Terreur attelle les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et tous les dieux de l'Olympe, le monde matériel complété par le monde immatériel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du mot; l'univers, exposé, non raconté, non décrit, non analysé seulement par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et chanté par la voix la plus mélodieuse et dans la plus musicale des langues prosodiées qui enchantèrent jamais l'oreille humaine.

Encore une fois, voilà l'_Iliade_! voilà Homère! On ne s'étonne, en fermant ce poëme, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'étude, l'art et le génie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un pareil homme un dieu!

LAMARTINE.

COURS FAMILIER

DE

LITTÉRATURE

XXVIIe ENTRETIEN.

3e de la troisième Année.

POÉSIE LYRIQUE.