IV
Nous vous l'avons dit tout à l'heure, certaines prédispositions intérieures ou extérieures sont nécessaires à l'âme de l'homme et à l'âme des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux dans toute sa force. L'airain lui-même ne résonne que quand il est frappé. L'émotion est le battant de l'âme.
Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfumée des villes, égarez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas, du dôme de chaque arbre dans la forêt, du creux de chaque sillon dans les blés en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche morte, la cigale elle-même dans la poudre ardente du champ labouré, tout chante devant le soleil. L'astre réchauffe à la fois ces myriades de végétaux bouillants de séve et ces myriades de petits coeurs qu'on entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux, les plantes, les êtres animés ne forment qu'un concert dont la note universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie animale ou végétale, vie qui coule, qui écume, qui palpite et qui murmure en coulant avec la séve, avec le sang, avec la sensation, avec la pensée, dans ces torrents animés de la création. On dit que les sphères ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de poussière est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui contiennent plus de vie et qui réfléchissent le Créateur de plus près, conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?