V
Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de tous les insectes de l'air, au printemps, réveil de la vie, est communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mêler lui-même sa voix.
Écoutez comme la flûte du berger, assis sur un cap avancé de la mer ou du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantôt gaies, tantôt languissantes du chant du rossignol ou les gémissements du ramier!
Écoutez comme la jeune fille, en sarclant le blé vert et en emportant sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots où se noie son visage, s'encourage elle-même à l'ouvrage par un chant à demi-voix dont elle n'a pas même la conscience!
Écoutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-même par des notes qui se mêlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et monotone de ses roues!
Écoutez comme les pêcheurs ou comme les matelots de la mer, couchés, à l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y penser, d'une voix lointaine, des accents cadencés de vague en vague qui viennent mourir jusqu'au rivage!
Si vous demandez à chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne saurait pas vous répondre. La voix chante de la plénitude du coeur, voilà tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail, il chante; c'est l'enthousiasme du bien-être qui lui donne alors la mélodie et le diapason; c'est Dieu lui-même qui a composé cette musique universelle qui cherche ses notes dans les émotions inarticulées de l'air écrit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.