VII
J'avais douze ans; j'habitais le vaste château d'un de mes oncles, l'abbé de Lamartine. Ce château était situé dans la sombre vallée d'Urcy, aux environs de Dijon. Isolé de toute habitation, il ressemblait à une immense abbaye de chartreux, bâtie dans les plus âpres solitudes des forêts. Cette demeure claustrale était de tous côtés entourée et comme étouffée par les grands bois. Les loups et les sangliers traversaient souvent par bandes les pelouses à perte de vue des jardins, pour venir boire dans les étangs et dans les sources, sous les hêtres.
L'édifice, construit et approprié avant la Révolution pour la nombreuse famille de mon grand-père, était trop vaste pour un célibataire. Mon oncle vivait en simple gentilhomme de campagne, dans l'obscurité et dans la liberté de son désert. Un petit ménage de solitaire séquestré du monde aurait été perdu dans ces grandes salles et dans ces immenses parterres. Pour animer ce séjour et pour occuper ses loisirs, cet ermite avait donc pris le parti de faire valoir lui-même ses terres considérables, défrichées çà et là sur les lisières de ses grands bois.
Le château, malgré sa belle architecture italienne et ses traces d'antique élégance, était devenu ainsi une magnifique ferme. Les chevaux de labour, les boeufs d'attelage, les troupeaux de moutons importés d'Espagne remplissaient de mugissements, de bêlements les nombreuses étables. Une trentaine de serviteurs, valets de ferme, charretiers, bouviers, laboureurs, bergers, peuplaient cette demeure. Ils s'asseyaient, le matin, à midi et le soir, à la longue table de noyer bordée de bancs, sous les voûtes enfumées de la vaste cuisine.
Un vieux cuisinier, nommé le père Joseph, et qui était en même temps l'intendant de confiance de mon oncle, gouvernait de son fauteuil, au coin de l'âtre, les servantes et présidait aux repas. Le vieux Joseph, qui m'avait vu naître et qui voyait en moi l'héritier présomptif du château, m'aimait presque comme une nourrice aime son nourrisson. Je passais une partie des jours à côté de lui, à la cuisine, à écouter les vieilles légendes de la famille, qu'il se plaisait lui-même à me raconter.
J'assistais ainsi habituellement au repas des serviteurs de la ferme; je regardais fumer le lard appétissant sur son lit de choux dorés, au milieu de la table, le fromage écumant de crème blanchir sur les longues tranches de pain bis dans la main du laboureur. Le vin, modérément, mais libéralement distribué par rations inégales, selon le travail et l'âge, brillait dans les verres. La conversation, animée par ces petites gouttes de vin à la fin du repas, n'était nullement gênée par ma présence.