‹ Cours familier de Littérature - Volume 05Chapitre 50 sur 138 · VI

VI

Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-être, le travail, le bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes émotions du coeur. Les deux plus habituelles de ces émotions inspiratrices du chant dans l'âme humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse est mélodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est pieux.

Dans tous les pays l'amant chante sous la fenêtre de sa fiancée; la mère chante près du berceau de son enfant; la nourrice chante en souriant à l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir; les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destinés les uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout des doigts, en revenant le soir des veillées dans l'étable aux lueurs de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins ténébreux de l'Helvétie.

Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des hommes; les cantiques sont l'encens des coeurs; ils jaillissent des lèvres dès que l'homme se croit en présence de la Divinité. Il semble que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est la parfaite image du coeur humain, que la présence divine rend plus mélodieuse que le marbre. Le prêtre, ce musicien de nos soupirs, chante à la naissance, au mariage, au sacrifice, à la mort de tous les enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la piété, soit qu'elle gémisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit qu'elle se plonge dans le sacré délire de l'adoration, s'exhale en hymnes et fait éclater par le chant ses extases.

Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol menacé de ses pères, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le patriotisme, quand il est poussé jusqu'à l'héroïsme par la terreur de voir ses foyers ravagés, ou par le dévouement des Trois-Cents aux Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme chante comme Tyrtée, comme Rouget de Lisle ou comme Béranger dans quelques-unes de ses odes nationales à la veille des combats; et, quand une victoire inespérée a sauvé par l'héroïsme, soit une ville de la sédition et de la subversion civiles, soit des frontières de l'invasion, et, avec les frontières, ses toits, ses foyers, ses compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mères, l'armée victorieuse traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune victoire n'est complète qu'après que le _Te Deum_, qui pousse l'armée et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a porté ses notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel!

Les Marseillaises et les _Te Deum_ sont les deux plus éclatants symptômes de cet instinct lyrique de l'âme humaine, qui la porte à chanter quand elle déborde de sensations et quand la parole devient impuissante à évaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme, d'énergie ou de félicité. Tout le monde est poëte lyrique en ces moments-là.

Qui ne l'a pas éprouvé quelquefois dans sa vie privée ou dans son existence publique? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux surtout n'a pas eu les explosions de son âme dans sa voix!

Je ne parle pas de nous autres poëtes: la nature impressionnable, et jusqu'à un certain point maladive, de notre fibre, a dû nous arracher plus souvent qu'à d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces délires d'amour, de piété ou de patriotisme, qui étoufferaient la poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrés: ils ont des heures où ils deviennent à leur insu de grands lyriques. Qu'on me permette d'en citer un exemple dont je fus témoin dans mon enfance, et dont l'impression, quoique puérile, s'est retrouvée toujours dans mon souvenir.