XX
«Place au petit Didier!» chantait-il sur un rhythme lent et sur un air pastoral du pays dont je voudrais pouvoir écrire ici les notes tantôt traînantes comme la charrue, tantôt fougueuses comme le galop des poulains dans les prés, tantôt liquides et ruisselantes du gosier comme les refrains inarticulés des tyroliennes. «Place au petit Didier!» disait-il aux chemins, aux arbres, aux rochers surplombant sur sa tête:
«C'est moi qui suis le fiancé, le fiancé de la Jumelle! Place à moi! place à moi! place à moi!
«Le père m'a pris par la main!
«La mère a étendu la nappe!
«La fille a rougi!
«Elle a rougi de bonne grâce, comme le vin dans le verre!
«Elle s'est en allée, en allée au verger, derrière le gros poirier!
«Le père m'a versé à boire!
«Il m'a versé à boire!
«Il m'a dit:--Parle, je t'écoute!
«Et je n'ai rien dit, rien dit pendant la première bouteille.
--«Femme, apportes-en une seconde!
«Et je n'ai rien dit encore!
«Mais à la troisième il m'a dit:
--«Je te comprends; tu auras ma fille.
«Et mon verre m'est tombé des doigts!
«Et des gouttes de mes yeux ont mouillé mon pain!
--«Est-ce bien vrai? que j'ai dit.
--«Mère, va chercher la Jumelle derrière le poirier, et qu'elle le dise elle-même!
«Et elle est venue, et elle m'a dit:--Je te veux bien.
«Et nous avons bu dans le même verre!
«Et nous serons fiancés samedi qui vient!
«Place à moi! place à moi!
«Rochers, buissons, cailloux, branches qui me barrez le chemin, me reconnaissez-vous? Je suis le petit Didier.
«Je suis le toucheur de boeufs!
«Je suis le garçon de charrue!
«Je suis le roi! je suis le roi! je suis le roi des hommes!»
Et, en battant les buissons avec le manche de son aiguillon qui réveillait les oiseaux sous les feuilles:
«Merles,» continua-t-il, «envolez-vous!
«Envolez-vous, merles!
«Allez dire aux nids des bois d'Arcey que vous m'avez vu!
«Que vous avez vu le petit Didier, qui chante à présent mieux que vous!
«Rossignols, rossignols, mes amis, dont la femelle est dans le nid comme la Jumelle est là-haut qui m'écoute, allez le dire à vos petits!
«Vous n'êtes pas plus joyeux que moi!
«Vous ne savez pas de plus douces chansons!
«J'étais muet, j'étais muet comme vous en hiver; le vin et l'amour m'ont fait chanter!
«Chanter comme vous. Écoutez-moi! écoutez-moi, et taisez-vous!
«Silence! ruisseaux qui me coupez la parole en tombant de l'écluse!
«Silence! roue du moulin qui fais trop de bruit dans la nuit!
«On ne doit entendre que moi aujourd'hui depuis le clocher d'Arcey jusqu'à la roche de Sombernon!
«Lune, regarde-moi et va le dire aux étoiles!
«Tu as vu le fiancé de la Jumelle! C'est moi! c'est moi!
«Allons! mes boeufs, mes amis, allez-vous aussi me reconnaître?
«Je jetterai le trèfle à pleines brassées dans la mangeoire!
«J'y jetterai le sel à pleine poignée!
«Il faut que tout le monde soit content aujourd'hui!
«Demain je tiendrai le manche de la charrue ferme dans le sillon!
«Nous labourerons droit! mes amis, droit et profond! au lever du soleil, et les alouettes partiront joyeuses sous vos pieds!
«Partez! alouettes; partez en chantant! Montez dans le ciel bleu! Vous n'y monterez pas plus haut que mon coeur qui chante avec vous!
«Je suis le fiancé! je suis le fiancé de la Jumelle! Place à moi!»