XXVI
Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq vertus réduites en gouvernement et en rites:
«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés par leurs nécessités à vivre en société.
«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit être obéie.
«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.»
Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple?
Les peuples libres des temps modernes la trouvent dans la volonté de la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur ses devoirs, étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant l'exercice à des corps et à des magistrats, à des dictateurs révocables et responsables sous le régime des républiques;
Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils attribuent une mission et comme une vice-royauté divine.
Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les possède par le droit des armes.
Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent avec le droit de naissance sur un trône.
Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites, affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances.
La sédition attente à la république;
Le sentiment légal se révolte contre la dictature;
L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la divinité des pontifes;
Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec l'épée la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs;
Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles.
Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le principe incontesté et humainement divin des sociétés.
Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les enfants.
Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier.
Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la première famille n'a pas commencé par la république; la république suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en fait, émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre égal sur le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces conditions.
Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait ce que les fils ignoraient.
Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance. L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se confondaient naturellement dans son nom de père.
Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri, enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race.
La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa volonté présumée sage. Cette obéissance d'instinct, de reconnaissance et de volonté donnait un caractère de moralité, de vertu, de divinité à la supériorité du père. Il représentait le père des pères, Dieu, de qui il émanait dans le mystère de la création et dont il tenait la place et l'autorité sur sa descendance. La première paternité fut donc une première royauté, la première famille une première monarchie de droit naturel ou de droit divin!
Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le moralise et qui le sanctifie.
C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.
Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la tribu s'agrandit, dans le chef paternel et dans les sujets filiaux de chaque empire.
Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.