V
Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux. On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres, comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme philosophe, comme historien, comme homme d'État.
«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second, fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient, suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que, si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu, plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté, malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux planches dont j'accompagne cet écrit.
«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le lui permettraient.
«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles, vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent, comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les respectables restes du sage qui les avait instruits.
«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait. Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait _Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.
«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil; tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort, tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême, dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._
«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_, pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné l'exemple.
«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que, de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation recouvré par le philosophe.
«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement des adorations.
«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et cent fois.»
Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques, n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la vénération pour la mémoire de Confucius.
Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique, résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de quelques milliards d'hommes, ses semblables.