VI
Le premier effet de cette littérature morale et politique a été, d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre. Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent ces religieux dans le premier volume de leurs recherches.
«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius, disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine, la morale, la politique en font tout le prix.
«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore; elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du coeur. Il ne ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme. La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée quelquefois par sa clémence en faveur du repentir, et il en cite des exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et couronne la vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs trônes et les ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté n'est qu'un choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le représenter par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de vigueur et d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il le porte à faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un soupir au dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. Ce n'est point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte tout à soi que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister tous les secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale par les vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les exemples du prince, selon ses principes, sont le premier et le plus puissant ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon époux, bon frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura besoin de commander pour être obéi; et plus il respectera les vieillards, honorera ses officiers, fera cas de la vertu et s'attendrira sur les malheureux, plus il sera respecté, honoré, estimé et aimé lui-même. Il est aisé de conclure après cela que le _Chou-king_ représente la guerre et le despotisme comme des incendies dont l'éclat passager ne laisse que des cendres et des pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être pas au goût de toute l'Europe, il prétend que les hommes ont trop de besoins et trop peu de force pour que le superflu des uns ne soit pas le nécessaire des autres; en conséquence il peint le luxe des couleurs les plus odieuses, le montre partout comme l'écueil du bonheur public, et affecte de prouver, par les événements, que la décadence des moeurs, qui en est la suite nécessaire, a entraîné celle des deux dynasties _Hia_ et _Chang_. Le luxe, selon lui, est à l'abondance ce qu'est la bouffissure à l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait ajouter pour crayonner en entier la belle doctrine du _Chou-king_! Mais, quelque dur et quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme patriotique, on nous soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les P. Gaubil et Benoît ont traduit le _Chou-king_, l'un en français et l'autre en latin. Leurs traductions doivent être en France; qu'on les lise et qu'on nous juge. Le _Chou-king_ a persuadé à la Chine, il y a plus de trente-cinq siècles, que l'agriculture est la source la plus pure, la plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de la splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour le prouver.»
«Les lettrés de la dynastie des _Han_, dit _Tchin-tsée_, ont écrit plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots du _Chou-king_. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze siècles.
«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse, en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les savants l'ont appelé la _source de la doctrine_, la manifestation _des enseignements du sage_, la révélation _de la loi du Ciel_, _la mer sans fond de justice et de vérité_, le _livre des souverains_, _l'art de gouverner les peuples_, _la voix des ancêtres_, la règle de tous les _siècles_. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la littérature, il tâche de s'appuyer sur l'autorité de ce livre; il se fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne dédaigne pas de prendre le pinceau lui-même pour le copier et le commenter; il y prend ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du pouvoir public ont sans cesse recours à ce livre, les uns pour justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus de force à leurs opinions. L'orateur, le poëte, le moraliste, le philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, après l'invasion des superstitions indiennes, tartares ou thibétaines en Chine, si l'idolâtrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui l'a empêché, et si notre religion chrétienne, disent-ils enfin, n'a jamais été attaquée par les savants lettrés du conseil impérial, c'est qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on loue et ce qu'on vénère dans le livre de Confucius.»
Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du latin, dans lequel les jésuites ont traduit, il y a un siècle, ces passages:
«C'est le _Tien_, _Dieu_, le _Ciel_, trois noms signifiant le même grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience, pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....
«Le _Tien_ (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout, aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans châtiment....
«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les temps qu'ils doivent au _Tien_ (Dieu).»
Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles de gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour les citer.
On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot proteste contre cette fausse idée en ces termes:
«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux moeurs du pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La même chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée chinoise, tout cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est même un devoir indispensable pour un être raisonnable et un homme bien né. Y manquer, c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossièreté et même de barbarie. Quel blasphème horrible! diront certains Européens.»