VIII
«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire, lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui faire perdre de vue, et, s'il s'est fait un plan de gouvernement, il lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans cesse à son but. Une faute lui en fait éviter cent autres; celles mêmes de ses prédécesseurs lui servent infiniment.--_Tai-tsong_ était si frappé que l'histoire fît mention des paroles, des actions et des fautes de ses prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, et s'effrayait lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans la suite des siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses que je blâme et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est le miroir de ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, et j'entends, dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le jugement qu'on portera de moi-même.»
«Ces sortes de journaux sont dans les moeurs de la nation chinoise. Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût, à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il doit être en état de répondre sur les charges qu'ont remplies son grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues, sur les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.»
Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a écrit le code et spiritualisé toute la constitution.