‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 138 sur 180 · VII

VII

Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études, éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des peuples moins assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature. Les vainqueurs ont été forcés de prendre les moeurs des vaincus; la pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature. Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des poëtes du plus haut mérite.

«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit à ses enfants: «Je montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me firent étudier sans relâche les _King_ et les annales. Ce ne fut qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé en fut affaiblie.»

«Le précepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un chef-d'oeuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On pourrait faire un ouvrage également curieux et instructif sur la manière dont ce grand prince présida aux études de ses enfants et les dirigea. Son petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les siens à l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes principautés de la famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et de fictions ce que la cour et la capitale voient en ce genre.»

«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône, l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de systèmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misères. La qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition étrangère à la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants une éducation qui les force à l'application, leur inspire l'estime et l'amour des sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur pénétration et remplit leur esprit d'une infinité de principes et de vues, de maximes et de faits qui leur sauvent bien des méprises. _N'en retirassent-ils d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit _Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en état de gouverner les hommes_. Cette qualité de chef de la littérature les met dans le cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes de l'empire, de suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands ouvrages et aux grands écrivains, et de les affectionner.

«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout tend en Chine à persuader la multitude que l'empereur est infiniment au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et par l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela, qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de l'empereur!

«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne, d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique, civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que l'empereur juge à propos de leur demander. S'il s'agit de quelque nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque arrangement dans les finances, de quelque nation étrangère, de quelque réforme de police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé de répondre ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle voit ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté a été rejeté, et pour quelles raisons, etc.

«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits, notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est pas exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, ne court pas le danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec une dignité imposante dans tous les actes publics.»