VI
Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle prend une conception dans sa pensée, elle broie des couleurs sur une palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature, les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.
Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait, comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un manoeuvre. Mais où est la conception de l'homme? où est le choix? où est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le beau? Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle _épreuve_ que le manipulateur de la rue. Laissons donc la photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël absent, laissa de sa main sur le carton des noces de _Psyché_, contre la porte de l'atelier de la _Fornarina_! Le photographe ne destituera jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne comparons plus.