VII
Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la figure, soit dans le paysage.
Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce _Cours_ à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la création; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais quoi de supérieur à la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection supérieure à la perfection et en une vérité idéale supérieure à la vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve de l'artiste achevant par l'imagination l'oeuvre de Dieu.
Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de la raison, du coeur ou de l'imagination des hommes; celui qui en approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien; celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.
L'école matérialiste moderne, qui parle de _l'art pour l'art_, qui prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide, sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un _Téniers_ qu'un _Raphaël_, cette école ment à la morale autant qu'elle ment à l'art; elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le _Sursum corda_ des sens de l'homme comme la vertu est le _Sursum corda_ de l'esprit et du coeur. L'artiste dont les oeuvres expriment le plus de ce _Sursum corda_, de cette réalisation de l'idéal par la parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus véritablement artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art.
Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'oeuvre de l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce chef-d'oeuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas celui qui manie avec le plus d'habileté technique la phrase, le son, le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence divine, LE BEAU, dans ses ouvrages.