‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 15 sur 180 · XV

XV

Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du fantôme qui troublait son repos et ses prières.

«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.

«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais nulle part en sûreté.

«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je ne savais que devenir ni où aller.»

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Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:

«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien; ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles: distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes mes questions.

«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.

«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»