XIII
Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait alors) à un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de pasteurs dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. On y entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, (alors dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits aigus, pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.
Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la _Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce rayonnement et de cette transparence particulière à l'atmosphère du plateau où il ouvrit les yeux.)