XIV
C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des oeufs, du vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment, auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont restées secrètes.
L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger, trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de village, habitait maintenant un châlet isolé sur un des plateaux, chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit de l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.
Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je payai mes douze _batz_ de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire, et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie; un bûcher de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin était symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait de la cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un grenier trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants déchargeaient un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux boeufs, dételés du timon, mais encore appareillés au joug, léchaient de leurs langues écumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir à travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique dans celui du tableau des _Moissonneurs_ ou du _Retour de la fête d'Arco_.)