‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 159 sur 180 · XV

XV

Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la cuisine du châlet.

À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier, des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des enfants du châlet.

Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds, jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève, presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages, cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux _muézimes_ des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse entre les doigts de l'homme comme l'eau.