XVIII
Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux microscopiques d'une chaîne de montre.
C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les moeurs élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes.
C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait reçu le jour. Il y avait aussi dans la maison un père artisan, une mère pieuse, une soeur angélique, trois petits frères maniant de leurs mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et Aurèle Robert étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait partager quelques jours la paix.