XIX
Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors du village sur le chemin qui conduit au _Locle_. C'est là qu'enfant Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des troupeaux.»
La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses seuls modèles. Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches au crayon ou à la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes d'un caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par les amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot: l'épargne.
On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant de Bâle ou de Zurich.
On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève dessinateur et graveur chez les _Girardet_ du Locle, voisins et amis de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses progrès rapides.
L'un des deux frères _Girardet_ était célèbre déjà dans la librairie de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, _triple vie du tableau_ qui manquait entièrement à son maître. David était à la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur, non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté; il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un des visages du tableau de _la Pêche à Venise_ que dans l'oeuvre entière de David.