‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 171 sur 180 · XXVII

XXVII

À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage, dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les moeurs du pays ne les déshonorent pas.

La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands romains.

Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers, rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait été autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs de _bandits_, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville de Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de ce repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats ou dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner de ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il fallut démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans les prisons élargies de Rome.

Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer pour un poëte et de reproduire pour un peintre: la taille élevée, les membres dispos, les fières attitudes, les costumes sauvages des hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dorés, les épingles d'argent semblables à des poignards, les corsets pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les jambes nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le long des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées demi-libres, s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de pitié, avec leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages de fer des lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête dans leur main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportées par leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés des images de la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des invocations ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la mamelle allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute cette scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, laissait dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de nature humaine qui ne s'efface plus.