‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 172 sur 180 · XXVIII

XXVIII

Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur indélébile.

Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y résista pas; un grand et sombre attrait, prélude, hélas! trop certain d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.

Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la _Fornarina_?

Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur, dansant devant la tête des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le dire.