XIX
La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme _Silva piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.
«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.
«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui m'invitaient à travailler à mon _Afrique_. Honteux d'avoir reçu un honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le voisinage de _Silva piana_.»
Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»
«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami _Pastrengo_, «je travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme, j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde. Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même: Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter l'une et l'autre de ces demeures!»
On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus spiritualiste dans l'âge chrétien.