X
Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas, dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait à ce pape dédain pour dédain.
«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors, il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»
Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.
«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius, Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure, l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail, il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer, que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements solides que rien ne pourrait ébranler.»