‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 42 sur 180 · XI

XI

Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie, l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il, je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par sa crédulité!»

On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les esprits suspects.

Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et descendit à Milan.

Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.

Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date, qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.

La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse de coeur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille _Beccaria_. Une fille nommée _Francesca_ naquit de cet amour. Le grand poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu près vers ce temps.