‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 5 sur 180 · V

V

Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui fut sa vie, sa faute et sa gloire.

Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour, n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration, l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une beauté mortelle.

On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier sonnet de ses oeuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:

«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvénile enivrement!

«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis aujourd'hui;

«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.

«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la fable et la rumeur du monde entier.

«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.

«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.

«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»

Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus indulgents que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le crime, mais la fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de cette fragilité dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne souillait pas plus la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un chevalier ne souillait sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits.