‹ Cours familier de Littérature - Volume 06Chapitre 59 sur 180 · XXVIII

XXVIII

Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au sortir du coeur les dernières et sereines années de ce grand homme. «J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de mes jours, préférant à tout la liberté.»

Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.

Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait de se sentir consumer et devenir flamme.

Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine, société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié et l'amour ailleurs.--«_Adieu les amis! adieu les correspondances ici-bas!_» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.

La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!

Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son bréviaire, entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa nuit éternelle.