XXII
Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous les âges; il y a dans le coeur du héros, du poëte ou du saint, des élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer, mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le coeur de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.
Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le barde de Dieu!
Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète, toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte.
Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz, poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions; j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié du genre humain!