XII
Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il était évident que son coeur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide _habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières racines d'un sentiment innomé dans les coeurs: si le danger était connu on le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de complaisance à laisser naître cet amour dans le coeur de son maître et de son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds regrets. C'est une soeur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante qui s'accuse de la mort d'une victime.
Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure, par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie de ses oeuvres.
C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_.