XI
C'est dans cette famille des Bonaparte, réfugiés pour la plupart à Rome, et protégeant les arts afin de prolonger au moins ses règnes éphémères sur les peuples, en régnant sur les talents, que Léopold Robert passait ses soirées à Rome: on lui avait commandé quelques tableaux. Son génie, encore énigmatique, jouissait d'être compris par anticipation sur sa gloire. Être compris, pour un artiste, poëte, peintre, musicien, statuaire, c'est être obligé. L'admiration, voilà le salaire des grandes âmes! Léopold fréquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme s'essayait sous sa direction à dessiner, à peindre, à graver les oeuvres du maître; l'intimité des occupations amena l'intimité des coeurs. Léopold Robert, timide d'abord, encouragé ensuite, familier enfin, devint l'habitué de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance qu'on s'étudiait à effacer par tant d'égards. Il se plaisait là où il plaisait lui-même; il n'avait rien de séduisant, ni dans les traits du visage, ni dans les grâces de l'entretien, excepté son génie, mais il était attachant par son dévouement modeste et exclusif à ses amis. Silencieux, réservé, susceptible, comme toutes les délicates natures, il intéressait vivement par son silence même. On aime à ouvrir ce qui est fermé; le prince et la princesse lisaient seuls dans l'âme de Robert; cette âme était un abîme de mystères du beau qui ne sortaient qu'un à un, non de ses lèvres, mais de ses pinceaux. C'était une faveur que d'y lire avant le public: voir éclore les oeuvres de génie, c'est presque participer à la jouissance de les enfanter.
Léopold Robert avait renoncé à tout, même à la pauvre Thérésina, son premier amour[1], sans se rendre compte à lui-même du vrai motif de son inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de son pays, dont la chaste affection aurait animé l'isolement de son atelier: il écartait toutes ces perspectives de sa pensée; il cherchait (comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se justifier à lui-même sa vie solitaire.
[Note 1: Voir l'Entretien précédent.]