XVI
Sa correspondance avec sa famille et ses amis, à dater de son arrivée à Pétersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son âme et de son esprit, de sa vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui était autant homme de conversation qu'homme de plume, était par conséquent un correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation écrite. Ces deux volumes de correspondance, tantôt intime comme les soupirs d'un exilé vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frères, tantôt politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont été complétées récemment par la publication indiscrète de ses dépêches à la cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on peut dire, après avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de secret pour la postérité. Le comte de Maistre s'y met à nu tout entier à son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa nature, il disparaît souvent sous le diplomate de peu de scrupule. L'adorateur inflexible de l'ancien régime n'y disparaît pas moins sous l'adorateur de la victoire révolutionnaire, quand la victoire révolutionnaire donne une chance à la fortune de son parti. Il est toujours honnête homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule pièce qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait très-bien se retourner quand la roue tourne. Il sait très-bien aussi donner à la fortune le nom majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obéissant du texte sacré. Il continue à prophétiser, sans se troubler des contradictions qu'une si haute prétention de confident et de commentateur de la Providence fait encourir à son don de prévision. Dangereux métier que celui d'augure! Malgré sa piété très-sincère, il y a une certaine impiété à se mettre au niveau de l'Infini et à parler sans cesse au nom de Dieu. Il avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vicié en lui l'accent modeste de ce grain de poussière pensant qu'on appelle un homme de génie.
Nous en trouvons une preuve étonnante dès les premières pages de sa correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la Révolution, ses oeuvres, ses hommes. La légitimité est son principe, l'ancien régime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et il espère en eux comme dans la Providence des trônes et des peuples; il est l'ami de leurs représentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le comte de Blacas. Une pensée contraire à la restauration du principe de la légitimité serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de son coeur.
Tout à coup Bonaparte s'assied sur un trône de victoires; les puissances européennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir paraît s'aplanir et s'étendre sans limites devant la fortune d'un soldat heureux. Les royalistes sont consternés. Écoutez M. de Maistre dans ses lettres à Madame de Pont, émigrée désespérée à Vienne.
«Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations auxquelles il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange ne fut un très-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que Georges III, son successeur, ne soit un très-légitime souverain?» (Quelle doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la légitimité du lendemain! Quelle morale que celle où le temps transforme le crime en vertu!)
Il continue:
«Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que simple conquérant. Cela tue la Révolution française, puisque le plus puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intérêt à étouffer cet esprit révolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir à son but. Le titre légitime, même seulement en apparence, en impose à un certain point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté, il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie qui ait la main assez ferme et même assez dure pour rétablir... Laissez faire Napoléon... Ou la maison de Bourbon est _usée_ et condamnée par un de ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession légitime, etc.»
On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!» Quelle amnistie à toutes les infidélités!