‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 172 sur 182 · XVII

XVII

À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces délicieuses mélancolies du regret des temps passés:

«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à _Sonaz_ (château près de Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire _une course_ à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance (Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, _aplatie_ par l'énorme poids du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre.

«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds de vue. Vous êtes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux!