‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 39 sur 182 · XL

XL

Le succès des _Pêcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait à Paris le jour ou l'âme de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'âme de Titien et de Raphaël, ne fut pas un succès, mais un triomphe. La couronne d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne décora qu'un tombeau; les gravures, à millions d'exemplaires, cette édition des tableaux, répandit, du palais à la chaumière, l'oeuvre posthume de Léopold. Depuis ce jour on n'a pas cessé de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_. La critique, qui constate la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut, n'a pas cessé non plus de protester contre notre enthousiasme à nous ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct des sens et de l'âme. L'âme et les sens ne se trompent pas, tandis que la critique se trompe et que l'envie blasphème au lieu de juger.

Léopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture spiritualiste, la peinture qui vient de l'âme, qui s'adresse à l'âme, qui émeut l'âme presque sans passer par les sens. C'est un défaut, disent les savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du tableau; elle n'étonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme Raphaël; elle n'éblouit pas comme Titien; elle n'éclabousse pas comme Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'âme sur les traits presque incolores de la physionomie.