‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 40 sur 182 · XLI

XLI

Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses défauts, ni donner à deux grands peintres quelques qualités de métier qui peuvent leur manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France, où une génération de grands peintres prépare un second siècle de Léon X, en deçà des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Géricault, ou dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui calque les formes du Créateur, qui sculpte la charpente des os et des muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi à Titien le coloris, à Raphaël la grâce, à Rubens l'éblouissement et l'empâtement profond, délayés dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager, comme _Huet_, leurs paysages, sévèrement réfléchis par un oeil pensif, dans les lumières sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes de _Poussin_; il y en a qui pétrissent, comme _Delacroix_, en pâtes splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui, comme _Gudin_, font onduler la lumière et étinceler l'écume sur les vagues remuées par le souffle de leurs lèvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui donnent aux scènes et aux intérieurs de la vie domestique l'intérêt, la réalité, le pittoresque et le classique de la peinture héroïque; il y en a qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur masculine, sur la grande toile, les pastorales de Théocrite, les chevaux de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourné par le soc luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans sa Graziella écoutant le livre qu'on lui lit à la lueur du crépuscule, sur la terrasse de l'île de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouvé sur leur palette l'âme mélodieuse de Léopold Robert. Mais y en a-t-il qui, avec tout leur art, quoique techniquement très-supérieurs à Léopold Robert, fassent penser et parler la toile, la langue, l'âme, en termes aussi expressifs et aussi pathétiques que l'_écrivain_ des _Moissonneurs_ et des _Pêcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une émotion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer? Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos palettes.

Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_, demandez-lui ce que disent ces deux têtes de buffles attelés au timon.--Ils disent, répondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et l'obéissance des animaux heureuse d'obéir au jeune bouvier qui caresse de sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts. C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme, l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs gestes et par le mouvement gauche et aviné de leurs pieds poudreux? Ils disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui fait bondir les pieds de l'homme à la réception des dons de Dieu.--Que dit le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces avec le fils du maître du champ qui gouverne les buffles, jour où elle formera elle-même, avec ses compagnes, aux sons de la même _zampogna_, des pas plus légers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de son père à sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines, et qu'il défie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son bonheur.--Et que dit la jeune mère, debout sur le char, son nouveau-né dans les bras? Elle dit qu'elle méprise désormais ces musiques, ces danses, ces joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pensée dans la tendresse sévère de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans ce nourrisson pressé sur son sein.--Et ce vieillard, maître du champ, accoudé sur les sacs, regardant avec une affectueuse indifférence les musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit que son soleil, à lui, baisse aussi, que sa famille est établie et prospère, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui s'échappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et pâles, lui annoncent la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre lui prédit sa propre automne.