V
C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors; elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres, son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée _des Cascines_, où j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois que je servais.
C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.
Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on se dissimule des lèvres.
Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait. S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté.