I
Pour bien comprendre une littérature il faut d'abord bien comprendre un peuple; car la littérature d'un peuple, ce n'est pas seulement son génie, c'est son caractère.
La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive fécondité, mais elle l'atteste plus encore par ses étymologies, qui la rattachent évidemment à la vieille langue sacrée des Indes, le _sanscrit_. Creusez le mot, vous trouvez l'Inde à sa racine.
L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des siècles, a complétement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec les Indes; mais la langue est un témoin qu'on ne peut récuser.
Le caractère allemand est un autre témoin de cette parenté éloignée de l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rêveur et mystique comme l'enfant dépaysé du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le surnaturel, il se délecte dans les traditions populaires, il ressasse éternellement les vieilles légendes, il a la pensée pleine de héros qui n'ont jamais existé; le monde visible occupe moins de place pour lui que le monde invisible; il converse la moitié de sa vie avec des fantômes: l'Allemagne est la terre des hallucinations.
Cette disposition somnolente et rêveuse de l'Allemagne la rend prompte à l'idée, lente à l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure, encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle passée en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-être; le _kef_ des Orientaux, cet état des sens où l'âme contemplative se détache du corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'état naturel de l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas où elle est; elle vit dans la région des chimères; elle est bien.
Cette paresse pensive du génie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa constitution politique. Cette constitution est illogique, gênante, nationalement impuissante; l'Allemagne la déplore, mais elle ne la modifie pas. Déchirée plus que constituée en empires, en royautés, en féodalités ecclésiastiques, en principautés, en municipalités ou en républiques souveraines, cette terre manque essentiellement d'unité; elle est constamment en diètes ou en délibérations avec elle-même. Pendant qu'elle délibère on la frappe à la tête ou au coeur; avant qu'elle ait réuni ses contingents on est au centre de ses provinces, à Mayence, à Francfort, à Vienne, en Saxe, à Munich, à Berlin. Quoique très-belliqueuse de courage, elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe à tous les membres sans que la tête le sente; avant qu'elle ait porté la main à la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son patriotisme, qui enfante des armées sur des champs de défaites, est immortel. Il est heureux peut-être pour l'Europe que le caractère de l'Allemagne se refuse ainsi à l'unité; car, si l'Allemagne était une, l'Europe serait peut-être vassale de la Germanie.