XVIII
Ce drame de _Faust_, le voici.
Mais d'abord hâtons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas à Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel, n'appartient aux innombrables poëtes qui ont chanté ce songe universel de l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette moquerie incarnée de la vertu, de l'amour dans la fidélité de don Juan, ce vampire de la femme, n'appartient à l'Espagne ou à la France.
_Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne, tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au diable, joue un rôle dans les marionnettes comme épouvantail des petits enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa nature bornée ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous, l'homme, ambitieux d'infini, s'est cassé la tête contre les murs de sa prison terrestre; il a voulu être dieu, au moins pour un temps, au moins ici-bas, et, pour conquérir cette puissance surhumaine, il l'a empruntée tantôt à Dieu par la prière, tantôt au diable, cette parodie malfaisante de la Divinité. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tenté d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au démon: Donne-moi la terre, je te donnerai mon âme.
De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois réalisé, sont nées les légendes innombrables qui ont épouvanté le moyen âge et amusé plus tard les âges suivants. C'est un magnifique thème pour une imagination à la fois passionnée et métaphysique.
Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une âme forte; nous comprenons qu'il ait tenté Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tenté nous-mêmes! Mais nous avons craint de paraître impie envers le Créateur en prenant la création en flagrant délit de méchanceté ou de ridicule: le vase même mal façonné, même brisé, doit respecter le potier. Goethe n'était pas retenu par ce scrupule, parce qu'il était mille fois plus poëte que nous et mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections apparentes sont d'ineffables perfections.