XIX
Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui manquait plus, car un poëte anglais, Marlow, l'avait déjà inventé dans un premier drame de Faust sous le nom de Méphistophélis. Goethe trouva ce caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on appelle ricanement quand il dénigre l'enthousiasme, envie quand il salit la gloire, libertinage quand il profane l'amour, scepticisme quand il ridiculise la vertu, force d'âme quand il nie Dieu en le respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand Heyne, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi du Faust dans les imprécations de Job sur son fumier quand il interpelle son Créateur; il y a du Faust dans Pascal quand il prend l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'Hamlet quand il pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du Faust à grande dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner Manfred devant un crâne vide. Un disciple de Heyne, qui vient de mourir à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux hommes de leur grande race. L'Olympio de Victor Hugo a les tristesses et les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie; ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte, ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop inspiré de Heyne, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps. Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. Heyne lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même.
Sese ipsum deserere turpissimum est!
Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère? Mais revenons à Faust; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes qu'à ses parodistes.