‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 79 sur 182 · XXXVIII

XXXVIII

La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre, filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur son propre sort:

Adieu mes jours de paix! Mon âme est navrée! etc.

Où il n'est pas, Là est ma tombe! etc.

C'est lui qu'à ma fenêtre Je cherche à l'horizon! etc.

Et son air noble! Et sa parole pénétrante! Et sa main qui presse la mienne! Ô ciel! Et son baiser! etc.

Adieu mes jours de paix! Mon âme est navrée! etc.

Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre, a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du coeur.

MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_.

MARGUERITE.

Promets-moi, Henri!

FAUST.

Tout ce qui est en ma puissance.

MARGUERITE.

Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon, un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup.

FAUST.

Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans ses sentiments et sa foi.

MARGUERITE.

Ce n'est pas tout; il faut y croire.

FAUST.

Faut-il?

MARGUERITE.

Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les saints sacrements.

FAUST.

Je les respecte.

MARGUERITE.

Mais sans les désirer. Depuis longtemps tu n'es pas allé à la messe, à confesse. Crois-tu en Dieu?

FAUST.

Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prêtres ou les sages, et leur réponse ne te semblera qu'une raillerie à l'adresse de celui qui leur aura fait cette question.

MARGUERITE.

Ainsi tu n'y crois pas?

FAUST.

Tu me mésentends, ô gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette profession: Je crois en lui? Quel être sentant pourrait prendre sur lui de dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament ne s'arrondit-elle pas là-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'étend-elle pas? Et les étoiles éternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il pas dans un éternel mystère, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plénitude de l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi! amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom n'est que bruit et fumée, obscurcissant la céleste flamme.

MARGUERITE.

Tout cela est bel et bon; le prêtre dit bien à peu près la même chose, mais avec des mots un peu différents.

FAUST.

En tous lieux tous les coeurs que la clarté des cieux illumine parlent ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la mienne?

MARGUERITE.

À l'entendre ainsi, la chose peut paraître raisonnable; cependant j'y trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme.

FAUST.

Chère enfant!

MARGUERITE.

Déjà depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie....

FAUST.

Que veux-tu dire?

MARGUERITE.

Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'âme, odieux. Rien dans ma vie ne m'a enfoncé le trait plus avant que le repoussant visage de cet homme.

FAUST.

Chère mignonne, ne le crains pas.

MARGUERITE.

Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les autres hommes; mais autant je brûle du désir de te regarder, autant l'aspect de cet homme m'inspire une secrète horreur; et c'est ce qui fait que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure!

FAUST.

Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-là.

MARGUERITE.

Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre à la porte, il a toujours l'air si ricaneur et presque fâché. On voit qu'il ne prend aucune part à rien. Il porte écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je suis si bien dans tes bras, si libre, si à l'aise! et sa présence me serre le coeur.

FAUST.

Ange plein de pressentiments!

MARGUERITE.

Cela me domine à tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en vérité que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est là, je ne saurais prier et j'ai le coeur rongé intérieurement. Il en doit être, Henri, de même pour toi.

FAUST.

C'est de l'antipathie!

MARGUERITE.

Il faut que je te quitte.

FAUST.

Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein, serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon âme dans la tienne!

MARGUERITE.

Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les verrous ouverts ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et, si elle nous surprenait, j'en mourrais sur la place.

FAUST.

Chère ange, sois sans inquiétude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil profond.

MARGUERITE.

Que ne ferais-je point pour toi! J'espère qu'il ne lui en peut résulter aucun mal?

FAUST.

Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais?

MARGUERITE.

Quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux, et j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien à faire.

(_Entre Méphistophélès._)

MÉPHISTOPHÉLÈS.

La brebis est-elle partie?

FAUST.

Viens-tu encore d'espionner?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Maître docteur, on vous a fait la leçon, et j'espère que vous en profiterez. Les filles trouvent toutes leur compte à ce qu'on soit pieux et simple, à la vieille mode. «S'il cède sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon marché à notre tour.»

FAUST.

Monstre, ne vois-tu pas combien cette âme fidèle et sincère, toute remplie de sa foi, qui suffit à la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir forcée à croire perdu l'homme qu'elle chérit entre tous?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Amoureux insensé et sensible, une petite fille te mène par le nez!

FAUST.

Grotesque ébauche de boue et de feu!

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Et la physionomie, comme elle s'y entend à ravir! En ma présence elle se sent toute je ne sais comment; mon masque lui révèle un esprit caché; elle sent, à n'en pas douter, que je suis un génie, peut-être bien aussi le diable. Eh! eh! cette nuit...

FAUST.

Que t'importe?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C'est que j'en ai aussi ma part de joie.