‹ Cours familier de Littérature - Volume 07Chapitre 80 sur 182 · XXXIX

XXXIX

Après cette scène, où l'on pressent deux crimes involontaires dans une imprudence soufflée aux deux amants par le génie qui corrompt tout, jusqu'à l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de Marguerite et de Faust. Une scène biblique d'une simplicité patriarcale ou helvétique révèle au spectateur le fatal secret de la séduction accomplie de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cachée de sa faute.

Voici la scène.

Marguerite est allée, sa cruche à la main, chercher l'eau du ménage à la fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et médisante comme les commères désoeuvrées des petites villes. On va voir comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang dans le sein de la pauvre séduite.

Le théâtre représente un puits dans une rue déserte. Marguerite, sa cruche posée sur la margelle du puits, la tête basse et les deux mains croisées avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille à la langue affilée.

LIEICHEN, _à Marguerite_.

N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?

MARGUERITE.

Pas un mot; je vois si peu de monde!

Lieichen alors raconte à Marguerite la chute enfin ébruitée de la petite Barbe, abandonnée par son séducteur, qui s'est enfui sans l'épouser, après avoir abusé de sa tendresse. Marguerite l'écoute les yeux baissés, la rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe était déjà sur son propre front. Elle revient atterrée à la maison, rentre dans sa chambre et arrose machinalement un pot de fleurs placé pieusement par elle devant une image de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit.

Oh! daigne, ô toi dont le coeur a saigné, Incliner ton front vers ma douleur! etc.

Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers naïfs, dont le contre-coup frappe à chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une déchirante impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientôt mère d'un fils repoussé par le monde!

Autrefois, à l'aube naissante, En allant cueillir ces bouquets, J'arrosais de mes pleurs de déité Les pots de fleurs sur ma fenêtre! Et maintenant le premier rayon du soleil M'a surprise encore éveillée, Assise sur mon séant Dans ma couche de tristesse!