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Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules, étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse, qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent, couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil, et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui n'a pas encore ses noeuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard, mais qui saisissait l'oeil et qui forçait à y revenir. La beauté de son mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser, selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son siècle et qui ne fut que Léopold.
J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à contempler cette naïve et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le regard qui aime, c'est le coeur.