‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 1 sur 143 · I

I

Les _Soirées de Pétersbourg_, sortes de dialogues de Platon chrétien écrits à la cour d'un roi des Scythes, sont la grande oeuvre du comte de Maistre. Ils furent écrits pendant ce qu'il appelle son exil à Pétersbourg, dans les loisirs d'un ambassadeur sans cour, loisirs interrompus seulement par quelques dépêches sans affaires. C'est dans ces dialogues à tous hasards de sa pensée que le comte de Maistre a développé le plus de talent, d'audace d'esprit et d'originalité souvent étrange de style. Tantôt il procède de J.-J. Rousseau; tantôt il essaye de procéder de Voltaire, mais sans atteindre à l'atticisme du sarcasme voltairien; tantôt il ne procède que de lui-même, et c'est alors qu'il est le plus admirable d'improvisation et d'éjaculation de ses idées.

Les premières pages affectent évidemment la forme du commencement de la profession de foi du vicaire savoyard de J.-J. Rousseau. On sent l'homme qui a vu les _Charmettes_ et conversé peut-être dans sa jeunesse avec madame de Warens. Toutes les fois que l'homme se prépare à parler dignement de Dieu, il éprouve le besoin de se mettre en face de la nature. Lisons ensemble ce simple et magnifique prologue des _Soirées_; c'est le premier morceau de plume que l'écrivain me lut à moi-même, pour consulter mon goût inexpérimenté, sous les platanes de Chambéry. Je voudrais pouvoir noter de son accent, comme une musique, chaque phrase qui résonne encore à mes oreilles après tant d'années.

«Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je remontais la Néva dans une chaloupe avec le conseiller privé de T..., membre du sénat de Saint-Pétersbourg, et le chevalier de B..., jeune Français que les orages de la révolution de son pays et une foule d'événements bizarres avaient poussé dans cette capitale. L'estime réciproque, la conformité de goûts et quelques relations précieuses de services et d'hospitalité avaient formé entre nous une liaison intime. L'un et l'autre m'accompagnaient ce jour-là jusqu'à la maison de campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit permis de l'appeler _campagne_, et même _solitude_; car il s'en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments, et, quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent à vue d'oeil, il n'est pas possible de prévoir encore si les habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi de Pierre Ier.

«Il était à peu près neuf heures du soir; le soleil se couchait par un temps superbe; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.

«Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.

«Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à l'occident et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent aux spectateurs l'idée d'un vaste incendie.

«Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Néva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, et dans toute l'étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit alignés à perte de vue, espèce de magnificence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs le modèle ni l'imitation.

«Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens. On voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre; ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Néva avec des bosquets d'orangers; ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'ananas, le citron et tous les fruits de leur terre natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses qu'on lui présente, et jette l'or, sans compter, à l'avide marchand.

«Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.

«Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne. Une foule d'hommes vivants ont connu l'inventeur, dont le nom réveille constamment dans sa patrie l'idée de l'antique hospitalité, du luxe élégant et des nobles plaisirs. Singulière mélodie! emblème éclatant fait pour occuper l'esprit bien plus que l'oreille. Qu'importe à l'oeuvre que les instruments sachent ce qu'ils font? Vingt ou trente automates agissant ensemble produisent une pensée étrangère à chacun d'eux. Le mécanisme aveugle est dans l'individu; le calcul ingénieux, l'importante harmonie sont dans le tout.

«La statue équestre de Pierre Ier s'élève sur le bord de la Néva, à l'une des extrémités de l'immense place d'Isaac. Son visage sévère regarde le fleuve et semble encore animer cette navigation, créée par le génie du fondateur. Tout ce que l'oreille entend, tout ce que l'oeil contemple sur ce superbe théâtre n'existe que par une pensée de la tête puissante qui fit sortir d'un marais tant de monuments pompeux. Sur ces rives désolées, d'où la nature semblait avoir exilé la vie, Pierre assit sa capitale et se créa des sujets. Son bras terrible est encore étendu sur leur postérité qui se presse autour de l'auguste effigie: on regarde, et l'on ne sait si cette main de bronze protége ou menace.

«À mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l'horizon; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes.

«Si le Ciel, dans sa bonté, me réservait un de ces moments si rares dans la vie où le coeur est inondé de joie par quelque bonheur extraordinaire et inattendu; si une femme, des enfants, des frères séparés de moi depuis longtemps, et sans espoir de réunion, devaient tout à coup tomber dans mes bras, je voudrais, oui, je voudrais que ce fût dans une de ces belles nuits, sur les rives de la Néva, en présence de ces Russes hospitaliers.

«Sans nous communiquer nos sensations nous jouissions avec délice de la beauté du spectacle qui nous entourait, lorsque le chevalier de B..., rompant brusquement le silence, s'écria: «Je voudrais bien voir ici, sur cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre.....

«--Et qu'en feriez-vous, s'il vous plaît (ce fut la question de ses deux amis parlant à la fois)?--Je lui demanderais, reprit le chevalier, si cette nuit lui paraît aussi belle qu'à nous.»

«L'exclamation du chevalier nous avait tirés de notre rêverie. Bientôt son idée originale engagea entre nous la conversation suivante, dont nous étions fort éloignés de prévoir les suites intéressantes.

LE COMTE.

«Mon cher chevalier, les coeurs pervers n'ont jamais de belles nuits ni de beaux jours. Ils peuvent s'amuser ou plutôt s'étourdir; jamais ils n'ont de jouissances réelles. Je ne les crois point susceptibles d'éprouver les mêmes sensations que nous. Au demeurant, Dieu veuille les écarter de notre barque!

LE CHEVALIER.

«Vous croyez donc que les méchants ne sont pas heureux? Je voudrais le croire aussi; cependant j'entends dire chaque jour que tout leur réussit. S'il en était ainsi réellement, je serais un peu fâché que la Providence eût réservé entièrement pour un autre monde la punition des méchants et la récompense des justes; il me semble qu'un petit à-compte de part et d'autre, dès cette vie même, n'aurait rien gâté. C'est ce qui me ferait désirer au moins que les méchants, comme vous le croyez, ne fussent pas susceptibles de certaines sensations qui nous ravissent. Je vous avoue que je ne vois pas trop clair dans cette question. Vous devriez bien me dire ce que vous en pensez, vous, messieurs, qui êtes si forts dans ce genre de philosophie.

Pour moi, qui, dans les camps nourri dès mon enfance, Laissai toujours aux cieux le soin de leur vengeance,

je vous avoue que je ne suis pas trop informé de quelle manière il plaît à Dieu d'exercer sa justice, quoique, à vous dire vrai, il me semble, en réfléchissant sur ce qui se passe dans le monde, que, s'il punit dès cette vie, au moins il ne se presse pas.

LE COMTE.

«Pour peu que vous en ayez d'envie, nous pourrions fort bien consacrer la soirée à l'examen de cette question, qui n'est pas difficile en elle-même, mais qui a été embrouillée par les sophismes de l'Orgueil et de sa fille aînée l'Irréligion. J'ai grand regret à ces _symposiaques_, dont l'antiquité nous a laissé quelques monuments précieux. Les dames sont aimables sans doute; il faut vivre avec elles pour ne pas devenir sauvages. Les sociétés nombreuses ont leur prix; il faut même savoir s'y prêter de bonne grâce; mais, quand on a satisfait à tous les devoirs imposés par l'usage, je trouve fort bon que les hommes s'assemblent quelquefois pour raisonner, même à table. Je ne sais pourquoi nous n'imitons plus les anciens sur ce point. Croyez-vous que l'examen d'une question intéressante n'occupât pas le temps d'un repas d'une manière plus utile et plus agréable même que les discours légers ou répréhensibles qui animent les nôtres? C'était, à ce qu'il me semble, une assez belle idée que celle de faire asseoir Bacchus et Minerve à la même table pour défendre à l'un d'être libertin et à l'autre d'être pédante. Nous n'avons plus de Bacchus, et d'ailleurs notre petite _symposie_ le rejette expressément; mais nous avons une Minerve bien meilleure que celle des anciens; invitons-la à prendre le thé avec nous: elle est affable et n'aime pas le bruit; j'espère qu'elle viendra.

«Vous voyez déjà cette petite terrasse supportée par quatre colonnes chinoises au-dessus de l'entrée de ma maison. Mon cabinet de livres ouvre immédiatement sur cette espèce de belvédère, que vous nommerez, si vous voulez, un grand balcon; c'est là qu'assis dans un fauteuil antique j'attends paisiblement le moment du sommeil. Frappé deux fois de la foudre, comme vous savez, je n'ai plus de droit à ce qu'on appelle vulgairement _bonheur_; je vous avoue même qu'avant de m'être raffermi par de salutaires réflexions il m'est arrivé trop souvent de me demander à moi-même: _Que me reste-t-il?_ Mais la conscience, à force de me répondre: Moi, m'a fait rougir de ma faiblesse, et depuis longtemps je ne suis pas tenté de me plaindre. C'est là surtout, c'est dans mon observatoire que je trouve des moments délicieux. Tantôt je me livre à de sublimes méditations: l'état où elles me conduisent par degrés tient du ravissement; tantôt j'évoque, innocent magicien, des ombres vénérables qui furent jadis pour moi des divinités terrestres, et que j'invoque aujourd'hui comme des génies tutélaires. Souvent il me semble qu'elles me font signe; mais, lorsque je m'élance vers elles, de charmants souvenirs me rappellent ce que je possède encore, et la vie me paraît aussi belle que si j'étais encore dans l'âge de l'espérance.

«Lorsque mon coeur oppressé me demande du repos, la lecture vient à mon secours. Tous mes livres sont là sous ma main; il m'en faut peu, car je suis depuis longtemps bien convaincu de la parfaite inutilité d'une foule d'ouvrages qui jouissent encore d'une grande réputation...»

(_Les trois amis ayant débarqué et pris place autour de la table à thé, la conversation reprit son cours._)

Un pareil prologue n'a pas besoin de commentaire. Il semble qu'on entre dans un temple où l'Esprit divin va se faire entendre dans la sincérité de la conscience et dans le silence du recueillement.