II
La première question que traite le comte de Maistre est celle du gouvernement temporel de la Providence. Il tend à prouver dans ce dialogue cette contre-vérité, trop évidente, que le juste est récompensé par les biens d'ici-bas, et que le méchant est puni par des maux temporels, expiation immédiate de ses fautes. Si cela était démontré, ce serait un argument terrible contre les rémunérations et les expiations de la vie future. Mais l'histoire proteste ici contre le philosophe; elle n'est pleine que des malheurs des bons et des triomphes des méchants. Il faut même, pour être bon, se dévouer au combat ou au supplice contre les vices puissants de ce monde. C'est le sentiment de cette iniquité qui a fait comprendre l'immortalité, cette réparation éternelle de l'iniquité d'ici-bas. Mais, le sophisme de M. de Maistre admis, il le brode avec un art d'écrivain qui rappelle un sophiste de son pays, J.-J. Rousseau. Ces deux grands écrivains semblent lutter de génie pour donner, chacun dans leur système, à leurs contre-vérités, l'autorité et l'éclat de la vérité. M. de Maistre lui-même exprime en style proverbial cette puissance du sophisme bien écrit.
«Les fausses opinions, dit-il, ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font.» Il était à son insu ici un de ces grands coupables; jamais homme de bien n'a tant faussé d'idées justes en les exagérant. Son sophisme à lui, c'est l'exagération.
Dans la suite du dialogue le philosophe s'appuie sur ce sophisme de la rétribution temporelle du juste et du méchant par la Providence pour exalter avec raison le droit de la justice humaine contre les coupables envers l'humanité, qui violent les lois institutrices de la société. Il cite un merveilleux passage de la législation indienne de Brahma, qui prouve que la philosophie de la société est aussi vieille que la société elle-même.
«Brahma, dit le philosophe du Gange, créa à l'usage des rois le génie des peines. Ce génie est la justice même, le protecteur de tout ce qui est créé. Par le respect de ce génie de la justice et des peines qui la défendent ou la rétablissent, tous les êtres sensibles, qu'ils soient mobiles ou immobiles, sont contenus dans la jouissance légitime de leur nature et ne s'écartent pas impunément de leur devoir. Que le roi donc, après avoir bien considéré la loi divine, inflige justement les peines à ceux qui agissent injustement! Le châtiment est un gouverneur actif; il régit, il défend l'humanité; il veille pendant que les gardes dorment. Le sage considère le châtiment comme la perfection de la justice. Qu'un roi indolent cesse de punir le méchant, et le plus fort martyrisera le plus faible. La race entière des hommes est retenue dans l'ordre par la peine, car l'innocence est rare. Il n'y aurait que désordre et iniquité parmi les hommes si la peine cessait d'être administrée ou si elle l'était injustement; mais, lorsque la peine à l'oeil de feu se montre pour anéantir le crime, le peuple est sauvé si le juge a l'oeil juste... etc., etc.»
On voit par ce terrible et sublime passage du livre indien qu'il y avait des _de Maistre_, des _Platon_, des _Bossuet_ en ce temps-là aux bords du Gange. Aussi M. de Maistre, que toute antiquité de la sagesse humaine épouvante, parce qu'il veut que toute sagesse date d'hier, conteste la date de cette citation et paraît l'attribuer à un honnête légiste des temps barbares du moyen âge. Cette plaisanterie, déplacée sous sa plume, rappelle l'opinion risible d'un érudit qui attribue l'_Iliade_ à un moine de Bruxelles! Un philosophe sérieux devait-il, en sujet si grave, permettre à sa plume de telles facéties?