‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 112 sur 143 · XX

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C'était là la demeure d'été d'Horace; au printemps il résidait à Tibur, en hiver à Rome; il y jouissait du rang et des distractions réservés à la classe des chevaliers romains, noblesse militaire qui avait ses insignes et ses priviléges au théâtre et dans les cérémonies publiques. On ignore si ce rang élevé de chevalier romain lui avait été décerné par Auguste, ou s'il le tenait (ce qui est plus vraisemblable) de son grade de tribun des soldats, général de brigade dans l'armée de Brutus.

Le revenu du domaine d'Ustica ne pouvait pas être considérable: on sait ce que rend de nos jours une métairie exploitée par huit paysans; mais il y vivait, sans avoir besoin d'argent, des produits en nature du domaine: les troupeaux, les fruits, les légumes, le vin et l'huile de la métairie. Son régime était si sobre qu'il se contentait, comme moi, d'une nourriture végétale, et que la laitue, la courge, les gâteaux pétris de farine et de crème étaient le seul luxe de sa table. Quant au vin, il le chantait, mais il ne le buvait pas depuis longtemps; l'eau limpide de la source, rafraîchie par la neige du mont Lucrétile, était sa seule boisson. Sa santé, devenue de bonne heure très-délicate, ne lui permettait d'excès qu'en poésie. L'amour seul n'avait pas lassé ses sens ni son âme. Après avoir épuisé à Rome ce goût immoral et immodéré des courtisanes, nous verrons bientôt dans ses odes qu'il avait cherché à s'attacher par un lien plus durable une jeune et belle esclave affranchie, digne d'un attachement sérieux. C'est pendant un des séjours qu'elle faisait fréquemment à _Ustica_ près de lui qu'Horace, ivre de liberté et de solitude, écrivait ces lignes délicieuses, manuel de l'amour des champs resté dans la mémoire de tous les adorateurs de la vie cachée; il regardait, en écrivant ses vers, sa maison, son jardin, son verger, sa rigole et la vallée de la Licenza assourdie du gazouillement de ses eaux.

«Voilà bien ce qui était de tous temps dans mes rêves! dit-il: un domaine rustique d'une étendue aussi bornée que mes désirs, une source d'eau vive auprès de la maison, un toit ombragé par un petit bocage. La bonté des dieux m'a accordé plus et mieux encore! Qu'ils soient bénis! Je ne leur demande plus rien; conservez-moi seulement, ô dieux! les dons que vous m'avez faits.»

Puis, après avoir fait contraster dans des vers ironiques le tracas des affaires et même de la faveur d'Auguste et de Mécène à Rome avec ce doux isolement et cette heureuse obscurité de sa métairie d'Ustica:

«Ô champ! s'écrie-t-il, quand te reverrai-je enfin? Quand me sera-t-il donné, tantôt en relisant les livres des anciens, tantôt en m'assoupissant dans de faciles sommeils, tantôt en m'abandonnant à la molle paresse des heures qui ne doivent rien à la vie, de prolonger les doux oublis d'une existence autrefois si agitée! Quand verrai-je sur ma table la fève chère à Pythagore et mes légumes assaisonnés d'un lard appétissant! Ô délicieux déclin des jours, repas divin, où, en présence des dieux de mon humble foyer, je me restaure avec mes amis, au milieu d'heureux serviteurs auxquels je fais distribuer les mets de la même table à mesure qu'on les dessert, et dont la rustique joie me réjouit moi-même!..... Après que chacun de nous a bu à sa soif, l'entretien se ravive; nous causons, non pas sur nos voisins pour en médire, ni sur les propriétés pour les envier, ni sur le talent plus ou moins merveilleux du danseur _Lepos_; nous nous entretenons sur des sujets qui nous intéressent davantage, et qu'il n'est pas sage d'ignorer: si le bonheur de l'homme consiste dans la richesse ou dans la vertu; si le mobile de la véritable amitié est l'intérêt ou l'estime, etc...» Puis le poëte, pour diversifier l'entretien, introduit dans le dialogue son voisin _Cervius_, qui a l'habitude de conter les vieux apologues populaires; Cervius, à propos des richesses de leur autre voisin, un certain _Abellius_, le propriétaire du plus vaste domaine de la vallée d'Ustica, récite en vers inimitables, même par La Fontaine, la fable du Rat de ville et du Rat des champs.

Lisez cette fable dans Horace et lisez-la dans La Fontaine; vous verrez la différence de concision et d'expression des deux langues, la latine ou la gauloise. Relisez-la à un autre point de vue; vous verrez la distance entre le poëte des enfants et le poëte des sages. Cette distance est confessée par le superstitieux admirateur de La Fontaine lui-même, M. Walckenaer. Quand on lit un conte original de l'Arioste à côté de l'imitation de ce conte par La Fontaine, on éprouve la même déception: on ne peut juger de la différence des métaux qu'en les pesant dans la même balance ou qu'en les faisant sonner sur la même table de marbre; Horace pèse et sonne l'or dans cette fable; La Fontaine pèse et sonne la plume d'un imitateur plus naïf que puissant.