XXI
Tout, dans cette solitude, était occasion de vers: un arbre qui s'écroulait à côté de lui sous un coup de vent et qui menaçait sa tête, un loup qui lui apparaissait au carrefour d'un bois, une fontaine qui lui versait la fraîcheur dans son cristal, le sommeil à l'ombre dans son murmure; il jetait son impression fugitive dans le moule gracieux et poli de la strophe, et il n'y pensait plus; ce n'est qu'après sa mort qu'on retrouva et qu'on recueillit le plus grand nombre de ses petites pièces. Il lui suffisait du plaisir de les écrire et d'en amuser un souper de Mécène ou d'Auguste quand il retrouvait ses puissants amis à Rome.
Sa douce et commode philosophie, qui n'était que la nonchalance de l'esprit et le chatouillement du coeur, se retrouvait dans presque toutes ses odes, comme dans celle-ci, adressée à un de ses jeunes hôtes à la campagne:
«Tu vois comme le mont Soracte commence à blanchir sous la haute neige; les bras des arbres dépouillés de feuilles fléchissent sous le poids du givre et des frimas, et les fleuves, saisis par l'âpre gelée, ont suspendu leur cours. Cher ami, désarme l'hiver en prodiguant le bois à ton foyer, et que ton amphore sabine te verse plus libéralement un vin de quatre ans! Abandonne aux dieux tout le reste. Quand il leur plaira d'enchaîner les vents qui se combattent sur la mer écumante, les cyprès et les ormes séculaires cesseront de plier sous leurs coups. Du lendemain garde-toi de prendre trop de souci, et jouis à la hâte du jour que le destin te prête. Si jeune encore et si loin de la grondeuse vieillesse, ne dédaigne pas les danses et les amours; montre-toi sans honte au champ de Mars ou dans ces promenades publiques où l'on entend, aux heures convenues, les doux chuchotements des mystérieux entretiens; épie cet éclat de rire folâtre qui trahit l'asile où la jeune fille s'est cachée dans ses jeux, et ravis-lui, après une feinte lutte, son bracelet ou son anneau.»