XXV
Cependant il y a un soir pour la vie des hommes heureux comme pour la vie des hommes obscurs; celle d'Auguste touchait à son déclin; ce déclin de son bonheur se révélait par la mort de _Drusus_, à qui il destinait le trône et qui promettait de rendre la liberté aux Romains. Par cette mort, Tibère, redouté d'Auguste, devenait son successeur naturel; le sombre génie de Tibère attristait d'avance Auguste et Rome. On sentait dans le silence de cet héritier la préméditation de la tyrannie. Le peuple romain ne méritait peut-être pas mieux de ses maîtres: pourquoi avait-il livré sa liberté à César, à Auguste, aux légions? Quand un peuple abdique par lâcheté ou par éblouissement entre les mains des soldats, il n'a plus le droit de se plaindre de la servitude; celle de César était brillante, celle d'Auguste était douce, celle de Tibère pouvait être sinistre; c'est la condition de l'hérédité du pouvoir absolu.
Au même moment Auguste perdait dans Mécène la sûreté des conseils et les délices d'une longue amitié. Horace allait perdre en lui le charme d'une familiarité aussi aimable que toute-puissante. La fièvre minait depuis trois ans Mécène. En se sentant mourir il légua à Auguste son ami Horace comme la meilleure partie de ses biens terrestres.
_Souvenez-vous d'Horace autant que de moi-même!_ écrit-il dans son testament.
Horace, brisé de douleur par la mort de Mécène, tomba malade à Rome le 27 novembre, et mourut d'amitié comme il en avait vécu. Belle mort pour un homme si aimant et si aimable. À l'exemple de Mécène il institua, par un testament verbal, Auguste pour son héritier universel. Sa maison de Rome, son petit domaine de la Sabine, sa villa de Tibur devinrent des biens de la famille impériale. On voit par là qu'il avait réellement concentré tout son coeur dans son attachement à Mécène et à Auguste. Sans épouse et sans enfants, il devait désirer que ses champs et ses huit esclaves tombassent dans le domaine d'un maître aussi doux que puissant.
Auguste, doublement affligé de ces deux brèches à son coeur, suivit à pied ses funérailles et le fit ensevelir aux Esquilies, à l'ombre du tombeau de Mécène.
Horace n'avait pas encore soixante ans; le peuple le pleura; son charme était l'amabilité, cette vertu du tempérament qui fait aimer toutes les autres. Son véritable monument fut le recueil de ses oeuvres, qui se répandit à Rome et dans tout l'empire, par les soins d'Auguste, avec une prodigieuse profusion. Son incurie et sa modestie avaient négligé de rassembler ses oeuvres fugitives pendant sa vie. Il tenait peu à la gloire pourvu qu'il fût heureux. Il devint immortel malgré lui; le charme lui conquit le monde et ce charme dure encore. L'immortalité comme la vie est un don; ce don de l'immortalité, il le dut au don de plaire; ce don de plaire, il le dut au _naturel_, cette grâce involontaire de l'esprit. Ce don suprême du naturel ne s'acquiert pas; il est dans le tempérament de l'homme plus que dans son talent: c'est la facilité de la force.