VI
C'est un grand malheur que les premiers éditeurs d'Horace, au commencement de l'imprimerie, aient divisé ses oeuvres par genres, odes, épodes, satires, épîtres, au lieu de les diviser par dates, car il ne les écrivit pas par genres, mais par dates: aujourd'hui une ode, demain une épître, le jour suivant une épode, puis une satire, puis un billet en vers, selon qu'il était en veine d'amour, de morale, de malice, de philosophie ou d'amitié. On aurait ainsi l'intelligence bien plus complète de ce charmant improvisateur de chefs-d'oeuvre, le journal de son âme dans le journal de ses années; la circonstance, l'aventure, l'âge donneraient à la pièce de poésie l'accent. C'est une idée que nous recommandons à M. Didot pour achever l'illustration d'Horace dont il donne en ce moment une édition _elzévirienne_ avec des paysages gravés dignes de _Claude Lorrain_. Ces paysages à la loupe font revivre _Ustica_, _Tibur_, _Venusia_, _Blandusie_, tous ces sites où sont nés ces vers immortels. Ces odes, distribuées selon leurs dates et selon les circonstances qui les ont inspirées, feraient revivre l'homme tout entier dans le poëte. Rien n'est impossible à la science et à la patience de tels éditeurs; ils vivent à Rome autant qu'à Paris; M. Walckenaer, par ses recherches et ses découvertes, a facilité une telle oeuvre aux Didot. Quel plaisir de savoir pourquoi le poëte s'est courroucé contre Glycère, ou s'est réconcilié avec Lydie, ou s'est attendri sur Virgile, ou s'est rapproché d'Auguste, ou s'est fondu en larmes sur la maladie de Mécène, et quel intérêt double s'attacherait ainsi à un livre dont chaque phrase de l'éditeur expliquerait un vers du poëte! Toutes les éditions d'Horace tomberaient devant celle-là.
Mais il faudrait y conserver précieusement la géographie et les paysages des lieux habités, célébrés, éternisés par les vers d'Horace, dont la poésie est enrichie et vivifiée dans l'édition portative de M. Didot; ces vues en miniature sont la nature elle-même vue à travers le microscope; l'atmosphère même est peinte: on croirait voir dans ces petits tableaux à l'encre de Chine une Italie exhumée à travers la distance et la brume des siècles. Jamais le lointain des lieux et des temps ne fut plus merveilleusement rapproché de l'oeil et de l'imagination; on porte l'Italie d'Horace dans sa main. Vicovaro; le torrent de la Digentia qui écume encore sous les chênes disséminés au fond de la vallée d'Ustica; le site parsemé de débris de briques de la maison rurale du poëte; Rocca-Giovanni qui s'élève avec ses ruines de forteresse féodale comme une sentinelle à l'ouverture de la vallée; la plaine de Mandéla fumante çà et là au soleil; des feux d'herbes sèches allumés et oubliés par les bergers; la grotte des nymphes au bord de laquelle rêve le poëte endormi dont on voit danser les songes sous la figure des femmes qu'il aima; la fontaine de Blandusie en Calabre, qui a changé tant de fois de nom depuis Horace, et à laquelle un vers du lyrique rend éternellement son premier nom; la barque pleine de musique et pavoisée de voiles qui portait Mécène, Horace et leurs amis pendant le voyage de Brindes; la treille de Tibur entre deux colonnes à l'ombre desquelles le nonchalant ami de Mécène écrit une strophe entre deux sommeils; l'entretien du maître d'Ustica avec son métayer, au milieu de ses troupeaux de chèvres; Horace, ses tablettes sur ses genoux dans sa bibliothèque de Tibur, écrivant au milieu de ses rouleaux de livres grecs les préceptes de son épître _aux Pisons_, chacun de ces tableaux est une évocation vivante d'un passé de deux mille ans, mais auquel ces deux mille ans n'ont enlevé ni un rocher, ni une source, ni un arbre aux paysages, ni un vers au génie aimable du poëte. C'est dans cette édition véritablement lapidaire que nous feuilletterons avec vous les pages tant feuilletées du sage et voluptueux solitaire de Tibur. Honneur aux Didot futurs, bonheur aux poëtes qui les auront pour _illustrateurs_!