VII
La première ode qui nous allèche en feuilletant ces billets en vers, c'est une ode à l'amitié dans la personne de Virgile.
Vous savez que Virgile, simple paysan dépouillé de son petit champ en Lombardie par les prétoriens d'Octave, n'avait contre Auguste aucune des animosités politiques que le décorum d'un officier de Brutus devait garder contre le vainqueur de la république. Virgile, introduit dans la maison d'Auguste et pénétré de reconnaissance pour son bienfaiteur, avait voulu réconcilier le poëte et le neveu; les deux poëtes, admis familièrement chez Auguste et chez Mécène, n'y formèrent bientôt qu'une libre et douce domesticité du génie: Horace amusait le maître du monde; Virgile, moins aimable, l'enthousiasmait. Ces deux amis, incapables de jalousie, ne rivalisaient que d'affection l'un pour l'autre; Horace ne pensait qu'à jouir de la vie, Virgile qu'à survivre à la vie dans l'immortalité d'un grand poëme. Ses travaux cependant avaient altéré sa santé naturellement maladive; il éprouvait le besoin de changer l'air épais de Rome contre l'air vital et léger d'Athènes; il voulait surtout voir de ses yeux, avant de les décrire, les mers et les rivages d'Ilion: _Campos ubi Troia fuit_! Il partait pour la Grèce. Écoutez ce chant du départ que lui adresse Horace, son ami, demeuré attaché par son indolence et par son bonheur champêtre au rivage. Jamais une tendresse de mère pour un enfant malade et partant ne coula plus à demi-voix du coeur sur ses lèvres. Les vers pleurent et prient en chantant; on sent que tout badine dans Horace, excepté l'amitié, qui est sérieuse. Il s'adresse au vaisseau qui va emporter son ami; le mètre plaintif et tombant ajoute à l'attendrissement des paroles; comme tous les poëtes, Horace était un musicien accompli des mots.
«Ainsi que la déesse toute-puissante de Chypre (Vénus), que les frères d'Hélène, sereines et favorables constellations, président à ta course; que le père et le maître des vents les enchaîne tous, excepté celui qui souffle de l'Italie, ô vaisseau qui nous redois notre cher Virgile confié par nous à tes voiles! Porte-le en sûreté, je t'en adjure, aux rivages de l'Attique, et garde-moi en lui la moitié de ma propre vie!»
On voit que le coeur seul, le coeur inquiet et brisé en deux parts, parle dans cette invocation touchante à la planche fragile qui répond à Horace de son ami. Mais tout à coup, le coeur de l'ami satisfait, le poëte reparaît, et, par un retour bien naturel vers les dangers maudits de la navigation et vers les perfidies des flots, il s'élance, avec un apparent oubli de son sujet, dans une imprécation sublime contre le premier qui, en inventant cet art funeste, exposa la vie des hommes aux périls qui le font trembler pour son ami.
«Celui-là avait du bois de chêne et un triple airain autour du coeur, qui confia le premier au féroce Océan une planche fragile, sans craindre ni le fougueux vent d'Afrique s'entrechoquant avec les aquilons, ni les mornes et pluvieuses _Hyades_, ni les convulsions du Notus, ce dominateur irrésistible de l'Adriatique, soit qu'il veuille enfler ou aplanir ses vagues! Sous quelle forme redoutait-il donc le trépas celui qui vit d'un oeil impassible les monstres de l'abîme nageant sur les flots de la mer, les mers s'enfler de courroux et les écueils sinistres de l'_Acrocéraunie_ (rochers de l'Épire fameux par mille naufrages)?»
La philosophie succède tout à coup, et par un retour bien motivé aussi, à l'imprécation; l'ode, devenue pensive de passionnée qu'elle était, réfléchit gravement sur la criminelle audace des hommes qui luttent avec les forces de la nature supérieure à l'humanité.
«C'est donc en vain que les dieux, dans leur prévoyance, ont séparé les terres des terres par l'insociable Océan, si, malgré leurs ordres, des nefs impies tentent de traverser ses détroits inviolables à leurs sacriléges! La race humaine, qui veut tout surmonter par son audace, se précipite dans l'impossible; la race intrépide de Japet, Prométhée, par un coupable larcin, ravit le feu du ciel pour l'apporter à la terre. Après ce sacrilége du feu enlevé aux demeures célestes, les fléaux vengeurs, de nouvelles fièvres et des maigreurs décharnées, furent infligés à la terre; la mort, jusque-là tardive, précipita ses pas contre les vivants: c'est ainsi que, sur des ailes refusées à l'homme par les dieux, Dédale osa tenter le vide des airs, le bras d'Hercule força les portes de l'Achéron. Rien n'est impossible aux hardis mortels; notre démence aspire aux astres mêmes, et jamais nos crimes ne permettront à Jupiter de déposer ses foudres vengeresses!»
Les trois tons de l'ode, la prière, la colère, la philosophie, se combinent, comme on le voit, d'un seul jet dans cette ode. Le poëte invoque, il maudit, il condamne; le vers, de femme dans l'invocation pour son ami, devient viril et de flamme dans l'imprécation contre l'inventeur de la navigation; puis il devient calme, sévère et religieux dans les considérations sur la sacrilége audace humaine. L'ode est en trois bonds, comme celle de Pindare, son émule; mais dans chacun de ces trois bonds, en apparence désordonnés, il avance vers son but: émouvoir, attendrir, effrayer sur la vie de Virgile exposé à ces périls des mers. C'est ainsi que procède la nature poétique, qui vole et ne rampe pas comme la prose; c'est ainsi que les prophètes et les poëtes grecs procèdent. Les Latins, avant Horace, ignoraient ce _beau désordre_ de l'enthousiasme qui n'est que l'ordre suprême de l'inspiration; celui qui voit tout, abrége tout!