‹ Cours familier de Littérature - Volume 08Chapitre 13 sur 143 · XIII

XIII

Ainsi s'écoulèrent ces longues années d'éloignement de sa patrie, jusqu'au moment où la chute de Napoléon et les traités de 1815 ressuscitèrent le Piémont et l'agrandirent même contre la France par l'incorporation de l'antique république de Gênes, annexée par ces traités au Piémont. La famille du comte de Maistre l'avait enfin rejoint en Russie. L'exil était plus doux, mais c'était toujours l'exil. Le prosélytisme religieux du comte de Maistre commençait à offusquer l'empereur Alexandre et son gouvernement; la faveur de l'écrivain ultra-catholique baissait à la cour. L'ambition naturelle, qui n'avait jamais cessé de lui faire sentir sa valeur comme homme politique, lui faisait sans cesse tourner ses regards vers Turin, pour voir si on ne l'appellerait pas au ministère. La cour de Turin se souvenait trop de sa conduite compromettante dans l'affaire de Savary et de Napoléon pour lui confier le maniement très-délicat d'une politique qui ne pouvait vivre que de ménagements et de prudence envers la France, l'Angleterre et l'Autriche. C'était pour cette cour une décoration littéraire qu'elle ne pouvait négliger sans honte, mais ce n'était pas une force qu'elle pût employer sans défiance. L'éloignement avec un titre honorable était ce qui convenait au roi de Sardaigne pour son illustre embarras; mais la nécessité de complaire à la cour de Russie, qui se plaignait de l'excès d'activité théologique du comte de Maistre, exigeait son rappel à Turin. Il fut rappelé en 1817 avec le titre de président des cours suprêmes du royaume et de ministre d'État sans portefeuille. C'était l'_otium cum dignitate_, le loisir honorifique du vieil âge; rien ne convenait moins au fond à un esprit qui ne vieillissait pas et à une ambition de pouvoir que la piété même ne pouvait totalement amortir. Il s'arrêta pendant quelques mois dans sa chère Savoie, au sein de cette famille d'élite qui lui faisait une cour de tendresse et d'honneur. Ces jours de halte furent sans aucun doute les plus doux de toute sa vie; c'est alors que j'eus le bonheur de le connaître. On le regardait comme un monument que la distance avait grandi et que l'on croyait destiné à grandir encore dans l'avenir par quelque éclatante reconnaissance de la cour de Turin. Il le croyait évidemment lui-même; sa déception fut l'amertume de ses dernières années.

À son arrivée à Turin il sentit, sans pouvoir se le persuader, qu'il ne serait plus qu'une illustration honorée, mais importune, offusquant son propre gouvernement. Ses plaintes confidentielles à cet égard dans sa correspondance intime sont amères. On y sent une résignation mal résignée qui murmure au fond du coeur sous un sourire de convention.

Écoutez cette plainte désespérée à sa confidente chérie, sa fille Constance, laissée derrière lui à Chambéry.

«Turin, septembre 1817.

«Les visites, les devoirs de tout genre m'obsèdent; je me tuerais si je ne craignais de te fâcher. Hélas! tout est inutile; le dégoût, la défiance, le découragement sont entrés dans mon coeur. Une voix intérieure me dit une foule de choses que je ne veux pas écrire. Cependant je ne dis pas que je me refuse à rien de ce qui se présentera naturellement; mais je suis sans passion, sans désir, sans inspiration, sans espérance. Je ne vois d'ailleurs, depuis que je suis ici, aucune éclaircie dans le lointain, aucun signe de faveur quelconque; enfin rien de ce qui peut encourager un grand coeur à se jeter dans le torrent des affaires. Je n'ai pas encore fait une seule demande, et, si j'en fais, elles seront d'un genre qui ne gênera personne. En réfléchissant sur mon inconcevable étoile je crois toujours qu'il m'arrivera tout ce que je n'attends pas.»

Son amour-propre du moins, à défaut de son ambition active, fut satisfait du rang qu'on lui donna à Turin.

Il écrit à M. de Bonald: «Vous voulez sans doute que je vous dise un petit mot de moi. Ma place (de régent de la grande chancellerie) revient à peu près à _vice-chancelier_, et me met à la tête de la magistrature, au-dessus des premiers présidents. Quant au titre de ministre d'État, joint à la dignité de régent, il ne suppose pas des fonctions particulières, ni la direction d'un département. Il m'élève seulement assez considérablement dans la hiérarchie générale, et donne de plus à ma femme une fort belle attitude à la cour, hors de la ligne générale.»

Il revient souvent sur ces dignités dans ses lettres et ses différentes correspondances. Il en était fier, comme on voit, mais nullement satisfait: il lui fallait la réalité autant que la dignité du pouvoir. Son oisiveté le consumait autant que son génie; il y faisait diversion par une immense correspondance avec tous les esprits supérieurs de l'Europe qui sympathisaient avec ses principes en religion ou en monarchie. Ne pouvant être ministre, il était devenu oracle. Il prophétisait encore après la restauration de l'Europe accomplie des erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier. Ses interlocuteurs ordinaires dans ses derniers jours étaient M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de Lamennais, plumes irritées alors contre l'esprit moderne, qui faisaient écho à ses colères. Leurs lettres, et surtout les lettres de M. de Bonald, sont aussi éloquentes et plus sensées que celles de son correspondant savoyard. Le point d'optique de Paris était plus vrai que celui de Turin pour juger la marche du monde.

Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore. Appelé au conseil des ministres pour y délibérer sur quelque question oiseuse de législation à réformer: «Messieurs, dit-il, la terre tremble, et vous voulez bâtir!»

Quelques jours après il n'était plus, et la révolution de 1821 éclatait à Turin. Il était mort entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis; il s'éteignit dans la prière et dans l'espérance. Sa vie n'avait été qu'un long acte de foi. Son nom fut pour sa famille son plus bel héritage. Le monde récompensa dans son fils et dans ses filles son immense renommée. Cette renommée sera-t-elle éternelle? J'incline à croire que non, car il y a trop d'alliage dans la monnaie d'idées qu'il a frappée à son coin pour que la valeur n'en baisse pas avec le temps. Il y a un mauvais symptôme de gloire; ce mauvais symptôme, c'est l'engouement. Pourquoi l'engouement est-il l'apparence et cependant l'opposé de la gloire? C'est que l'engouement n'est que la passion publique et intéressée du moment pour un homme ou pour une oeuvre qui servent momentanément cette passion publique. Une fois la passion éteinte ou morte, la popularité s'éteint ou meurt avec elle. La gloire, au contraire, ne s'attache qu'aux vérités permanentes et ne se ratifie que par la postérité. Or la postérité ne goûte pas les sophistes, même les sophistes vertueux. Il y a trop de sophiste dans le comte de Maistre: dans sa politique il y a trop de passion d'esprit; dans sa religion il y a trop d'exagération d'idées; dans ses prophéties il y a trop de jactance; dans son style même, le plus réel de ses titres, il y a encore trop de facétie. La vérité ne rit pas, elle pense.