XIV
Faites abstraction de vos croyances, quelles qu'elles soient, et mettez-vous par la pensée au point de vue d'un homme de talent ou de génie qui veut, après une longue éclipse d'incrédulité, restaurer le christianisme dans l'esprit humain. Que fera cet homme?
Il s'efforcera de donner aux dogmes de la religion révélée l'expression la plus admissible par la raison pieuse de l'esprit humain; il rejettera sur la barbarie des âges de ténèbres les actes coupables ou les pratiques regrettables dont l'intolérance et les supplices ont déshonoré, par la main des rois, des peuples ou des pontifes, la sainteté morale de la religion chrétienne; il ne rendra pas le culte solidaire de la politique; il ne fera pas de Dieu le complice de l'homme; il ne bravera pas à chaque phrase la raison humaine par des défis de foi ou de servilité d'esprit qui révoltent l'homme, qui scandalisent l'intelligence et qui le repoussent par l'excès de superstition dans l'impiété. Sa foi sera raisonnable et sa raison pieuse. Il rapprochera ainsi la foi du siècle et le siècle de la foi. Voilà évidemment l'oeuvre d'un écrivain religieux, utile à la cause qu'il veut défendre. La partie théologique de l'oeuvre de M. de Maistre, dans le livre _du Pape_, dans les _Soirées_, dans le panégyrique de _l'Inquisition_, est entièrement le contre-pied de ce que nous venons de présenter comme l'idéal d'une théologie moderne et d'un prosélytisme efficace du christianisme. Il exagère, il brave, il défie, il invective, il irrite. Son argumentation n'est qu'une perpétuelle ironie socratique et quelquefois une facétie voltairienne contre tous ceux qu'il semble vouloir insulter plus que convaincre. Il va jusqu'à l'absurde et jusqu'au supplice, comme vous l'avez vu dans la diatribe où il demande la potence pour tout homme qui exprimera, en matière de conscience, _une opinion différente de celle des prélats ou des grands officiers de l'État_.
Que serait un autel entouré de potences? Est-ce là de la théologie persuasive? N'est-ce pas plutôt une provocation à toute âme indépendante qui veut adorer et non trembler? _La Terreur_ raisonnait-elle autrement en France en promenant de ville en ville l'instrument du supplice sur les ruines des temples dont elle immolait les ministres? M. de Maistre est presque partout un terroriste d'idée, qui verse des flots d'encre au lieu de sang, mais qui ne dissimule pas ses regrets et son admiration pour les siècles où l'on mêlait l'encre des disputes théologiques avec le sang. Nous savons bien, encore une fois, que ce sont là des plaisanteries; mais des plaisanteries sanglantes sont-elles à leur place dans la bouche d'un homme qui parle au nom d'un Dieu victime et qui en ferait ainsi un Dieu bourreau? Non, une pareille théologie ne pourrait persuader que des esclaves. M. de Maistre, en la présentant au dix-neuvième siècle, ne pouvait que nuire par son talent à la cause qu'adorait sincèrement sa foi. Cette violence qu'il employait à servir les intérêts spirituels et temporels de la papauté se retournait contre le plus vénérable et le plus patient des pontifes, Pie VII, arraché de son palais, déporté et emprisonné pour sa foi, quand ce pape, aussi sacré par ses malheurs que par sa tiare, croyait devoir au salut de l'Église des démarches contraires aux opinions ou aux passions de M. de Maistre. Le publiciste de l'infaillibilité des papes poussait la révolte jusqu'au sarcasme et jusqu'à des voeux de mort contre le pontife représentant de l'autorité divine à ses yeux. Que devenait le double dogme devant la passion?
«9 mars 1804.
«Il paraît qu'on est fort mécontent à Paris. Comme le pape y donne des chapelets, et que tout est mode en France, on a fait à Paris une mode des chapelets; chaque fille de joie a le sien. (Ici un mauvais quolibet que nous rougirions de reproduire.) On s'y moque aussi joliment du _bonhomme_, qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire! Mais ce n'est pas moins une très-grande calamité publique qu'un _bonhomme_ dans une place et à une époque qui exigeraient un grand homme!»
Quelle leçon de respect dans le publiciste du respect!
Continuez à lire ce qu'il écrit à la même date. «Les forfaits d'un Alexandre VI sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur. L'autre jour le comte Strogonof me demanda chez lui ce que je pensais du pape. Je lui répondis: Monsieur le Comte, permettez-moi de marcher à reculons pour lui jeter le manteau; je ne veux pas commettre le crime de Cham. C'est ce que je pus trouver de plus ministériel; car, si Noé entend qu'on nie son ivresse, il peut s'adresser à d'autres qu'à moi.»
Et à quelques jours de là, après une imprécation contre le cardinal Gonsalvi, le Fénelon de la cour romaine dans ce siècle: «Je n'ai point de terme, ajoute-t-il, pour vous peindre le chagrin que me cause la démarche du pape. S'il doit l'accomplir, je lui souhaite de tout mon coeur la mort, etc., etc.»
De telles violences du fidèle des fidèles sont un triste exemple de la révolte de l'esprit contre les maximes du système. Nous ne croyons donc pas que les ouvrages théologiques du comte de Maistre aient fait aucun bien à la religion. L'excès ne convertit pas, il scandalise, et la révolte de l'esprit ne soumet pas le coeur.